Des principes d’éducation différents
Dans les années 80, quelques mouvements se sont développés pour renverser la tendance à une trop grande permissivité dans l’éducation. Le mouvement Tough Love est de ceux là. Nous le prenons en exemple parce qu’il fut l’un des premiers et que sa popularité témoignait d’un désir de retour à des valeurs plus « traditionnelles » dans la façon d’éduquer les enfants et, surtout, les adolescents. Tout comme notre approche thérapeutique familiale auprès des parents d’ados, notre approche de groupe s’est inspirée de plusieurs principes du mouvement Tough Love. Le chapitre qui suit énumère ces principes ainsi que l’usage personnel que nous en avons fait.
Le contexte historique Au cours des années 80, le mouvement Tough Love a connu une grande popularité en Amérique du Nord. Il avait été créé par un couple de psychologues, Phyllis et David York qui, au départ, avaient adhéré aux principes de la non-frustration et de l’écoute maximum des besoins de leurs enfants. Ils se sont retrouvés avec des ados complètement irresponsables et face auxquels ils étaient en réelle perte d’autorité. Ils avaient essayé les médecines traditionnelles, la patience, la compréhension, la communication, les pleurs, la colère, les psychotropes, les psychothérapies… sans succès. Leurs jeunes continuaient de les manipuler, de faire la loi, bref, de se conduire de façon irresponsable.
C’est pourquoi, avec l’aide d’autres parents en perte d’autorité, ils ont revue ne profondeur leur façon d’éduquer leurs enfants. Ensemble, ils ont élaboré une série de principes auxquels ont adhéré par la suite de nombreux groupes d’entraide en Amérique du Nord.
Bien que cette approche ait parfois l’effet de rendre encore plus cassants certains parents déjà rigides, elle en aide d’autres à acquérir des attitudes nettement plus saines avec leurs jeunes.
Premier principe : les problèmes familiaux ont des racines culturelles. Ce n’est pas par hasard que nombre de parents ont aujourd’hui de la difficulté à assumer leur rôle d’éducateur. La société est permissive et, en même temps, elle engendre de nouveaux courants de pensée en psychologie qui ont leur influence sur les parents. Plutôt que d’exercer l’autorité, ceux-ci se plient aux tendances qui règnent sur le plan social et privilégient à outrance l’écoute et le dialogue.
Ce premier principe met bien en lumière le fait que les parents n’éduquent pas leurs enfants en vase clos et que, au même titre que les autres éducateurs, ils sont influencés par les valeurs qui voient le jour dans notre société.
Les ados aussi subissent l’influence des normes culturelles de leur environnement sur plusieurs plans (loisirs, usage de drogue, relations sexuelles, vêtements, langage, activités délinquantes…). Ces influences sont combinées aux effets d’une éducation basée sur la permissivité et soutenues par les théories de la non-directivité, tant en milieu familial qu’en milieu scolaire. Les parents qui ont perdu le contrôle sur leurs jeunes ont donc tout intérêt à adopter une autre perspective comme éducateurs.
Deuxième principe : les parents sont aussi des êtres humains. Depuis les années 80, on a bcp insisté sur les devoirs des parents. Conditionnés par une culture centrée sur l’enfant, qui valorise la communication, l’initiative, l’expression des sentiments, et qui incite les adultes à donner aux jeunes ce qu’ils n’ont jamais eu, les parents se plient le plus souvent aux seuls désirs de leurs enfants, niant ainsi l’existence de leurs propres sentiments, de leurs propres besoins.
Les parents doivent prendre conscience qu’ils n’ont pas que des devoirs, mais qu’ils sont aussi des personnes, des êtres humains avec des droits : le droit de savoir où est leur jeune, le droit de dormir la nuit, le droit de sa faire parler avec respect…
Ce principe justifie pleinement le genre d’intervention suivante, qu’un peut parent peut très bien faire auprès de son jeune : « Avant de te donner l’autorisation d’aller à cette soirée avec tes amis, je veux savoir l’endroit précis où tu seras, avec qui, s’il y aura la présence d’adultes responsables avec qui je pourrai communiquer, par quel moyen tu reviendras de cette activité et avec qui… ? Y aura-t-il consommation d’alcool ? Avez-vous un chauffeur désigné pour vous ramener en toute sécurité ? A quelle heure comptes-tu rentrer ? » ou « Voici l’heure à laquelle je te demande de rentrer. » Quand au respect dans le langage et les gestes, il est exigible en tout temps.
Troisième principe : il y a des limites aux capacités matérielles et émotives des parents. Notre société laisse croire aux jeunes qu’ils vivent dans une société d’abondance et qu’il n’y a pas de limites aux biens matériels qu’ils peuvent demander de leurs parents. Ces derniers, souvent par peur de déplaire ou pour acheter la paix, sont parfois tentés de dépasser leurs limites financières. Sur le plan émotif, c’est la même chose. Ce n’est pas vrai qu’un parent est toujours disposé à écouter son jeune au moment où lui, le jeune, est prêt. Les parents auraient avantage à être plus transparents autant dans leurs limites matérielles qu’affectives. L’approche Tough Love invite les parents à légitimer leurs propres sentiments, à donner à leur jeune, mais aussi à exiger en retour.
Concernant l’achat d’un vêtement, un parent peut dire à son jeune : « Ecoute, je reconnais que tu as besoin de nouveaux souliers. Cependant, le montant que je peux y consacrer est limité. Si tu tiens à t’acheter des souliers à la dernière mode, tu dois assumer la différence de prix. »
Dans un autre domaine : « Je sais que tu ressens le besoin de me parler de ce que tu as vécu aujourd’hui et que tu veux le faire tout de suite. Je ne suis malheureusement pas disponible pour t^’écouter maintenant et le faire vraiment. Que dirais-tu si on reprenait cette discussion plus tard ce soir ou demain ? » Il vaut mieux remettre à plus tard une discussion importante que de la bâcler en faisant semblant d’écouter et de donner une permission ou un avis que nous regretterions. Certains ados sont spécialisés dans l’art de coincer le parent dans le temps, en invoquant une urgence, dans l’espoir d’obtenir une réponse favorable, particulièrement sur une question où il ressent la réticence du parent à accorder une telle permission. Par exemple, l’ado demande à la dernière minute, sur le point de partir : « Est-ce que je peux rester dormir chez mon ami ? » Si telle est la situation, nous suggérons au parent de répondre à peu près ceci : « La permission que tu me demandes exiges réflexion et je dois en parler avec ton père. Si tu veux absolument une réponse immédiate, ce sera « non ». Si tu me donnes le temps d’y réfléchir, il y a des chances que ce soit « oui », mais pas assurément. Je ne veux pas discuter de ce genre de choses sous pression. Si cette question est vraiment importante pour, à l’avenir, parle m’en à l’avance. Alors, quelle réponse préfères-tu ? » Avec une telle attitude, vous avez toutes les chances que votre ado ne vous coince plus par des demandes de dernière minute.
Quatrième principe : parents et enfants ne sont pas égaux. L’approche Tough Love affirme haut et clair qu’il y a effectivement « deux poids deux mesures » dans le statut des membres de la famille. Les parents ont une responsabilité d’éducateurs que les enfants n’ont pas et cette responsabilité est assortie de plusieurs devoirs auxquels ils ne peuvent échapper. C’est comme sur un navire ; capitaine et matelots sont égaux en dignité, mais leurs rôles sont différents.
Aucune démonstration logique ne réussira à satisfaire un jeune qui doit rentrer tôt le soir alors que ses parents peuvent rentrer plus tard. Cependant, les parents se doivent de l’exiger lorsqu’ils le jugent à propos. L’argument final est simple : « C’est parce que je suis ton père/ta mère que je suis en droit de l’exiger ou de le refuser. Point final ! » Evidemment, vous avez compris que c’est une carte à utiliser à bon escient et après avoir échoué en donnant des explications au jeune.
Cinquième principe : le fait de blâmer entretient un sentiment d’impuissance. Quand on se sent victime et qu’on se perçoit comme impuissant à réagir, on est portés naturellement à blâmer les autres ou soi-même pour ce qui arrive. Or le blâme paralyse :
· On peut s’en vouloir et se blâmer d’avoir été un parent trop absent, trop permissif.
· On peut mettre l’accent sur le manque de discipline de l’école et blâmer celle-ci
· On peut accuser les autorités policières et même la magistrature de protéger les criminels et les revendeurs de drogue.
· On peut blâmer les médias de diffuser de la violence, du sexe…
Le blâme peut nous occuper bcp et nous fournit une bonne excuse pour ne pas être productif.
En fait, l’approche Tough Love ne cherche pas à nier que des parents ont eu un comportement abusif, négligent ou déficient. Elle les invite plutôt à mettre le passé en perspective, à accepter les faits tels qu’ils sont, à accepter ce qui a pu faire mal, à arrêter de se culpabiliser et à aller de l’avant. Elle ne donne pas l’absolution, mais elle transforme le sentiment de culpabilité en un sentiment de responsabilité. Ainsi, les parents deviennent des adultes responsables et capables d’aider leur jeune à devenir aussi un adulte responsable, qui fait des choix de comportement dont il peut assumer les conséquences.
Situation qui arrive fréquemment : le jeune se plaint de l’attitude ou du sort qui lui est réservé à l’école. Lorsqu’un jeune se plaint de l’attitude d’un ou plusieurs professeurs à son égard, certains parents se rendent sans tarder devant l’enseignant pour défendre leur jeune. Or il serait plus sage de lui dire : « J’entends ce que tu me dis, que tu te sens injustement traité. J’ai cependant besoin d’entendre la version de ton professeur pour me faire une idée juste sur ce qui s’est passé. Nous en reparlerons par la suite. » Il est dangereux de saper l’autorité de l’école en présence du jeune. N’oublions pas que l’école est un prolongement de l’autorité parentale. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait jamais d’injustice d’un maître à l’égard d’un élève, mais il faut tout de même avoir en main l’ensemble des éléments d’une situation avant de s’en faire une idée et de monter aux barricades.
Sixièmes principe : le comportement des enfants influence celui des parents et vice-versa. La société est prompte à jeter systématiquement le blâme sur les parents des jeunes en difficulté, et dans une certaine mesure, cela est compréhensible, mais on oublie trop souvent que chaque membre d’une famille exerce une influence sur les autres, le jeune aussi bien que l’adulte. Ce jeune n’est pas seulement « victime », il a aussi une part de responsabilité dans les impasses familiales, bien que cette part soit moins grande que celle des parents.
Par exemple, un jeune dont les parents ont de la difficulté à ne pas céder à son chantage et à son harcèlement n’est pas responsable du fait que ses parents ont peur de lui déplaire ou craignent ses crises. Par contre, il a une responsabilité dans « l’usure » de ses parents, par l’intensité du harcèlement qu’il leur fait subir.
Septième principe : le fait de prendre position provoque une crise. Bcp de parents en perte d’autorité hésitent à changer de comportement face à leur jeune. Ils ont souvent le sentiment qu’il est trop tard. Ils se sentent coincés dans des situations qu’ils ne savent pas dénouer. D’autant plus que, s’ils connaissent leur jeune, ce dernier aussi connaît ses parents et sait comment obtenir d’eux ce qu’il désire, souvent par manipulation. Les jeunes connaissent le maillon faible chez leurs parents. Les menaces de révolte, de fugue ou même de suicide font partie des moyens utilisés pour désarmer les parents. En fait, ces derniers croient qu’en cherchant à reprendre le contrôle, ils provoqueront une véritable crise ; or les parents en perte d’autorité ont souvent tout fait pour éviter des crises de leur jeune. Ils ont de la difficulté à voir qu’ils vivent déjà des crises à leur détriment.
Prendre une nouvelle position face à un comportement inacceptable provoque presque à coup sûr une crise, mais cette fois, l’issue risque d’être positive. Il vaut mieux provoquer une crise que de la subir, tel doit être le leitmotiv du changement.
Par exemple, un parent doit dire à son jeune : « Jusqu’ici, il m’est souvent arrivé de justifier tes absences à l’école simplement parce que tu ne t’es pas levé à temps ou que tu n’avais pas terminé un travail à remettre. Dorénavant, je ne justifierai plus tes absences sans raison valable et tu devras vivre avec les conséquences que l’école prévoit pour ce type de comportement. Tu auras à t’expliquer toi-même auprès de la direction. » Ces parents ont alors grand besoin d’être soutenus par un professionnel ou par d’autres parents afin d’affronter et de désamorcer la peur qui les empêcherait de procéder à un tel changement d’attitude.
Huitième principe : une crise bien contrôlée entraîne un changement positif. Les parents doivent accepter que leur changement d’attitude provoquera une crise, mais que celle-ci est « positive » parce qu’elle vise à rendre le jeune responsable de ses comportements et à lui faire vivre les conséquences de ses actes. C’est seulement s’ils sont conscients de cela qu’ils peuvent prendre un tel tournant. Ils mettent alors le jeune face aux conséquences de son comportement irresponsable. Souvent, cette position est plus difficile à tenir, sur le plan émotif, pour les parents que pour le jeune. Il est donc important de les encourager à persister dans le virage qu’ils viennent de prendre.
21 Février 2009