Il nous a donc écrit: "Maintenant, en gros les thèmes/questions que je souhaitais évoquer avec vous :
1. Vous avez visionné l’intégralité de la vidéo en question: vous êtes surpris/choqué qu’on puisse tenir de tels propos publiquement en Suisse Romande ?
2. C’est pour vous un point de vue minoritaire au sein des églises évangéliques de Suisse romande ?
3. Au-delà des lois qui l’interdisent, quels sont les problèmes que posent les châtiments corporels dans l’éducation des enfants ?
4. Les châtiments corporels sont un thème de discussion récurrent au sein des églises évangéliques. Pour quelles raisons ?
5. Prendre ces textes des proverbes au pied de la lettre, c’est pour vous une lecture trop littérale de la Bible ?
6. Il y a d’une part les recommandations de la Bible, d’autre part un cadre légal dans lequel nous évoluons : le respect de la loi passe pour vous en premier ?
Voilà, il n’est pas exclu que l’une ou l’autre question s’ajoute dans le courant de la semaine. Si devais être le cas, je vous fais encore un petit mail pour vous les transmettre."
Le bilan est le suivant:
La rencontre avec le
journaliste s'est bien passée. Il prépare un plan fixe - c'est le plus long
reportage du téléjournal de 19h30 sur ce qu'il a entendu sur cet enseignement.
Il y aura d'autres intervenants - un juriste et peut-être une psychologue.
Il y aura d'autres intervenants - un juriste et peut-être une psychologue.
Il ne sait pas encore
la date, car ils doivent terminer le reportage et le placer en file d'attente
des sujets traitables.
J'ai senti que le
Seigneur était là, le journaliste était très ouvert, m'a semblé éthiquement
correct et ne pas vouloir faire passer un parti pris ou un préjugé. Au
contraire, en m'interviewant, il voulait s'assurer que ce n'était pas le mot
d'ordre des évangéliques en Suisse romande...
Prions maintenant
pour le montage et le choix des passages - il m'a interviewé pendant 30mn, et
il ne va sélectionner que certains passages. Il va m'envoyer les passages qu'il
aura sélectionné avec les questions qui les introduisent, pour être sûr de ne
pas trahir ma confiance.
Je vous mets
ci-dessous mes notes qui constituent les grandes lignes de mes réponses.
1. Vous avez visionné l’intégralité de la
vidéo en question : vous êtes surpris/choqué qu’on puisse tenir de
tels propos publiquement en Suisse Romande ?
Je suis moyennement surpris, car je sais que dans nos
milieux évangéliques ce sont des opinions qui restent, même si je n’avais pas
entendu quelqu’un l’enseigner depuis longtemps. Ceci dit, il est intéressant de
voir que ce pasteur parle d’un objet symbolique, qu’il a une approche saine
dans la gestion de sa colère, et que cela ne semble pas être utilisé de façon
systématique, comme le montre l’exemple cité de sa fille aux courses.
Ensuite, il serait bien de prendre le message du pasteur
dans son ensemble. Je l’ai fait écouter à quelques personnes qui l’ont trouvé
excellent, plein de bons conseils, et à part ce point sujet à controverse, les
principes donnés sont excellents.
2. C’est pour vous un point de vue
minoritaire au sein des Eglises évangéliques de Suisse romande ?
Il me semble que le recours au bâton en tant que tel (verge,
tape-tapis, ceinture, règle…) est très minoritaire. Le recours à des fessées
occasionnelles, comme d’ailleurs dans la majorité de la population, est
généralement accepté, mais pas comme application systématique. Les évangéliques
sont très divers et il n’y a pas un dogme de l’éducation enseigné aux familles.
Au contraire, ils mettent l’accent sur la relation personnelle
avec Dieu et le sacerdoce universel des croyants, chacun pouvant accéder
directement à Dieu et lire et interpréter la Bible pour lui-même.
Cette vidéo n'a que 125 vues (c'est rien dans le milieu
évangélique...). La page la Bible sur Facebook a un demi-million de suiveurs à
titre de comparaison. Donc parler de pratique majoritaire n'a aucun sens.
Les évangéliques n'ont pas un livre d'éducation à appliquer
à la lettre et qui ferait la promotion de la fessée. La preuve, le magazine
Family, édité par le principal groupe de presse protestant évangélique, a consacré
depuis sa création un seul article à cette question, sous forme de débat entre
deux personnes. On trouvera donc les positions divergentes sur le sujet aussi
bien chez les évangéliques, que chez les réformés, les catholiques ou le reste
de la population.
3. Au-delà des lois qui l’interdisent,
quels sont les problèmes que posent les châtiments corporels dans l’éducation
des enfants ?
Les châtiments corporels posent plusieurs problèmes – il y a
tout d’abord le risque de dérapage et d’escalade, qui peut conduire à la
maltraitance. Il y a ensuite le problème d’une éducation basée sur la peur,
l’intimidation, la domination et la menace avec tout ce que cela peut engendrer
comme suites néfastes dans le développement de l’enfant. Si les menaces et les coups
peuvent se révéler efficaces à court terme, sur le long terme ils altèrent la
relation avec les parents et ont des effets négatifs sur l’estime de soi des
enfants. En outre, les enfants imitent le comportement de leurs parents. Les
enfants battus ont plus de probabilité de battre leurs propres enfants plus
tard. Finalement, nous présentons un Dieu exigeant et sévère, donnant ainsi une
fausse image de Dieu, avec le risque que les enfants rejettent par la suite la
foi de leurs parents en un tel Dieu.
J’ai lu des études qui semblent montrer que les enfants
éduqués par la fessée se développent moins bien que ceux qui sont éduqués par
des moyens non-violents. Je veux bien le croire jusqu’à un certain point, bien
que je me demande ce qui est mis derrière l’expression « éduqué par la
fessée »… Mettons-nous cette étiquette sur une famille aimante, où règne une bonne dynamique, une communication ouverte, mais où les enfants ont reçu quelques fessées occasionnelles dans des occasions exceptionnelles?
Je crois qu’il nous faut faire attention à ne pas choisir une
approche éducative qui ne vise qu’à changer le comportement, ce qui équivaut à une
forme de dressage. L’Evangile nous présente un Jésus venu plein de grâce et de
vérité, et je crois que notre éducation doit refléter ces 2 éléments : la
grâce qui accueille, écoute, comprend, accepte, aime… et la vérité qui pose un
cadre clair, des repères, des comportements appropriés et d’autres qui ne le
sont pas. Dans l’histoire de l’éducation, la tendance générale jusque vers la
fin des années 1950 était à la vérité. Les enfants devaient surtout ne pas
déranger, ne pas être vus. Depuis les années 1960, on est passé dans l’autre
extrême où l’enfant devait surtout être entendu, pouvoir s’exprimer et ne
surtout pas être frustré… Les fruits sont aussi destructeurs dans un cas que
dans l’autre. Depuis une quinzaine d’années, on tend à trouver un équilibre
entre ces deux éléments, même si on trouve toujours des cas extrêmes dans un
sens comme dans l’autre. La grâce et la vérité, c’est ce qu’un auteur comme
Maurice Nanchen traduit par l’affectif et le normatif.
J’aimerais me permettre un avis personnel : je ne suis
pas pour la fessée. Mais je suis pour poser un cadre clair dans l’éducation,
cadre qui va sécuriser et qui constitue une manière d’aimer. Des règles, des
conséquences appropriées, il y a toute une panoplie d’outils éducatifs qui sont
utilisables sans avoir recours à la violence. Pourtant… il m’est arrivé de
donner une fessée à certains de mes enfants. A cause d’une colère qui m’a
submergé ? Non ! C’était un cas de dernier recours. Mon souci si nous
commençons à légiférer dans ce domaine, c’est que nous coupions les ailes des
parents. Il nous faut sortir du discours idéologique, et mettre dans le même
panier des situations de maltraitance et d’enfants battus et une fessée
occasionnelle éducative, même s’il y a d’autres moyens, me semble dangereux.
Après 10 ans d'enseignement contre la fessée ou
toute forme de punition corporelle, nous sommes revenus un peu en arrière, dans
le sens où nous ne voulons pas "diaboliser" la fessée et faire passer
les parents qui en donnent occasionnellement à leurs enfants pour des brutes ou
des mauvais parents. Nous n'encourageons pas la fessée, mais si elle survient à
titre exceptionnel comme dernier recours dans des situations particulières, et
pas donnée sous le coup de la colère, elle se révèle malgré tout préférable à
une absence de cadre de la part des parents.
Un très bon ouvrage que nous préconisons est celui de Claude
Halmos: "L'autorité expliquée aux parents", Entretiens avec Hélène
Mathieu, aux éditions NiL (2008). Aux pages 107-115, elle décrit son approche
de la fessée qui rejoint notre position:
"Car la question est beaucoup trop complexe pour que
l'on puisse y répondre par "oui" ou par "non", parce que ce
sont les deux faces de la même médaille. Dans un cas, on donne une autorisation
au parents. Dans l'autre, on la leur refuse. Mais quoi que l'on réponde, on se
cantonne à un seul registre, celui du jugement idéologique ou moral. ... Si
l'on répond "non" ("Non, on ne dois jamais"), on est dans
la diabolisation de la gifle ou de la fessée ... Et si l'on répond
"oui" (Oui, on peut..."), on est dans la banalisation de la
gifle ou de la fessée.
Or on ne peut ni les banaliser ni les diaboliser, ... c'est
à dire les faire apparaître systématiquement comme des violence et des
maltraitances. ...
Le parent qui n'a comme seule réponse aux transgressions de
son enfant que les coups est évidemment un parent maltraitant.. Celui qui
respecte son enfant mais a recourt à la fessée quand il ne voit pas comment
faire autrement ne l'est pas. Et, n'en déplaise aux bonnes âmes, il me semble
extrêmement grave de lui faire croire qu'il l'est." (pp.112-113).
Donc, en résumé, nous n'enseignons pas ces versets de façon
littérale, mais nous essayons d'élargir la palette d'outils éducatifs des
parents, de les encourager dans leur rôle, de les aider à appliquer
prioritairement d'autres méthodes éducatives, mais sans les mettre sous un joug
de culpabilité si une fessée leur a échappé.
4. Les châtiments corporels sont un thème
de discussion récurrent au sein des églises évangéliques. Pour quelles
raisons ?
Malheureusement, je pense que c’est exactement le contraire.
Je pense que nous n’en parlons pas assez. Je pense qu’il y a différentes
raisons à cela. La première, c’est que beaucoup de gens pensent que l’éducation
des enfants est une affaire privée, donc chacun fait comme il pense, que ce
n’est pas notre rôle de juger ou de promouvoir une approche particulière.
Ensuite, si certains en parlent, ils tendent à le faire de façon dogmatique en
enseignant à appliquer ces versets des Proverbes de façon littérale, et il y a
peu d’espace pour la discussion et la réflexion. Je pense, impression confirmée
par la rencontre de nombreux jeunes parents, que beaucoup sont en fait dans
l’ignorance et qu’il y a un grand besoin de formation dans ce domaine, ce qui
est vrai d’ailleurs pour l’ensemble de la société…
5. Prendre ces textes des proverbes au
pied de la lettre, c’est pour vous une lecture trop littérale de la
Bible ?
Je pense, surtout pour les textes de l’AT, qu’il est
toujours bon de chercher à comprendre les principes qui se trouvent derrière
les commandements donnés. Le principe ici est clairement : l’enfant a
besoin d’un cadre, les parents ne sont pas les copains de leurs enfants, ils
doivent prendre leur place et ne pas laisser les sautes d’humeur de leurs
enfants déraper, ne pas laisser l’enfant prendre le contrôle de la famille…
Ensuite, il est important d’évaluer un passage biblique à la
lumière de l’ensemble de son message. L’éducation est beaucoup plus large. En
tant que chrétiens, nous croyons que Jésus est venu nous montrer à quoi Dieu
ressemble, et quand on le voit accueillir des enfants, quand on lit le sermon
sur la montagne, on ne retrouve pas cette approche rigoriste et punitive. Donc
quelle est la pensée biblique globale sur l’éducation, comment Dieu fait-il
grandir ses enfants. Encore une fois, l’éducation est beaucoup plus large – ici
nous mettons le microscope sur un aspect particulier et il serait réducteur et
caricatural de limiter notre vision d’une éducation chrétienne à quelque
chose du type: les évangéliques frappent leurs enfants pour les éduquer
parce que c’est ce que la Bible leur enseigne. Cela contribuerait à renforcer
des clichés et des caricatures déformées.
6. Il y a d’une part les recommandations
de la Bible, d’autre part un cadre légal dans lequel nous évoluons : le
respect de la loi passe pour vous en premier ?
C’est le fameux « obéir à Dieu plutôt qu’aux
hommes »… La loi n’est pas contre le fait de poser un cadre dans
l’éducation des enfants, il n’y a donc pas de problèmes de voir des
évangéliques manifester parce qu’on les empêche d’éduquer leurs enfants selon
la parole de Dieu… Les évangéliques en tant que mouvement en Suisse romande ne
promeuvent pas les châtiments corporels. Et de manière générale, je ne me
souviens pas de situations où les évangéliques, en tant que mouvement, aient
enfreint les lois de la démocratie en Suisse.
En Suisse, après une période où les évangéliques se
préoccupaient surtout du ciel et de la vie spirituelle, il y a un regain
d’intérêt et d’implication dans la société. Les évangéliques sont actuellement
de plus en plus actifs dans les questions de société. Certes, ils ont des
convictions. Ils militent pour la famille, en défendant le dimanche jour de
repos par exemple. Mais ils le font dans l'espace public et en toute légalité.

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