Dans quelle mesure l’enseignement de Jésus peut-il être considéré comme apocalyptique ?
Caractéristiques du style apocalyptique La littérature apocalyptique était très répandue dans les siècles qui ont précédé la venue de Jésus. Depuis la déportation du peuple Juif, puis, après son retour, pendant les différentes périodes d’occupation par différents peuples (Grecs, Romains), en particulier pendant les persécutions, cette littérature visait à encourager la population par la perspective d’une intervention divine dans les affaires humaines pour détruire les ennemis de son peuple, purifier celui-ci et le rétablir dans sa gloire et son éclat. Les apocalypses sont des écrits poétiques faisant appel à une imagerie symbolique qui ne peut être interprétée littéralement.
Peut-on affirmer que l’enseignement de Jésus, ou du moins certaines de ses parties, appartient à ce courant apocalyptique, et si c’est le cas, quels textes pourraient le démontrer ?
Selon Adolphe Lods, le style apocalyptique a sept particularités par rapport au style prophétique classique :
1. Dans les apocalypses, la description des événements futurs absorbe presque tout l’intérêt, alors que chez les prophètes classiques, la prédication est au premier plan.
2. Cette prédiction a presque toujours la forme de « vision » alors que chez les prophètes, la volonté de Dieu se communique plus fréquemment sous la forme d’une « parole ».
3. Chez les prophètes, les images sont simples et grandioses. Dans les apocalypses, les symboles et les images sont en général énigmatiques et d’une extrême complexité. Le symbolisme des chiffres tient aussi une place importante.
4. Quand les prophètes prédisent, c’est en quelques traits sommaires et généraux, sans noms ni dates précises. Dans les apocalypses, la description de l’avenir est aussi circonstanciée, pleine de détails accidentels que pourrait l’être le récit du passé.
5. Les prophètes ne donnent que des perçus fragmentaires sur le plan divin de l’histoire. Dans les apocalypses, le plan divin est dévoilé d’une manière beaucoup plus étendue et plus suivie : c’est toute une section de l’histoire du monde (Daniel), voire même toute l’histoire de l’humanité (Hénoch) qui est décrite et expliquée au voyant.
6. Les prophètes proclament un plan de Dieu qui peut changer selon l’attitude des peuples ; si ceux-ci se repentent, Dieu peut retarder voire annuler un jugement. Les apocalypses présentent une histoire du monde qui se déroule selon un programme fixé à l’avance dans tous ses détails.
7. La plupart des apocalypses sont manifestement des pseudépigraphes, c’est-à-dire ont été écrites sous des noms d’emprunt.
Nous avons vu dans le cours d’autres caractéristiques de l’eschatologie apocalyptique : cassure, discontinuité entre l’ère présente et l’ère à venir, attitude triste et pessimiste vis-à-vis de l’ère présente, triomphe eschatologique présenté comme imminent, affrontement bref mais intense entre forces des ténèbres et forces de la lumière, conviction du triomphe ultime de Dieu, dimension cosmique…
Avec ces caractéristiques à l’esprit, nous allons nous pencher sur certains textes des Evangiles relatifs aux temps de la fin et les comparer avec d’autres tirés de la littérature intertestamentaire ; nous pourrons ainsi évaluer si Jésus peut être qualifié d’enseignant apocalyptique. Mais considérons d’abord quelques caractéristiques générales de l’enseignement de Jésus.
Jésus, un enseignant complexe
Si nous rappelons que la définition littérale du mot apocalypse est : « enlever le voile, révéler », nous pouvons avancer que tout le ministère de Jésus est apocalyptique. Il est venu révéler le Père, révéler la Nouvelle Alliance, dévoiler le sens réel de nombreuses prophéties de l’Ancien Testament, dévoiler plus complètement le plan universel de Dieu… Son enseignement et son ministère constituent en même temps une continuité et une rupture.
Continuité dans le sens où Jésus s’appuie sur la tradition et les Ecritures juives, il s’inscrit dans une culture et une époque. Il n’abolit pas la loi, mais l’accomplit.
Rupture dans le sens où Jésus a clairement rompu avec certains éléments de l’ancienne alliance et surtout avec un état d’esprit légaliste. Rupture enfin et surtout avec la règne du péché et du royaume des ténèbres, le royaume de Dieu étant introduit par son ministère.
S’il est venu révéler le Père, il n’en demeure pas moins que l’enseignement de Jésus restait fort complexe pour ses auditeurs. Citons d’abord les paraboles, que même ses disciples lui demandaient d’expliquer. Plusieurs enseignements dans Jean, ensuite, sont énigmatiques, voire choquants, pour ses auditeurs de l’époque (p. ex. « Celui qui me mange vivra par moi »). Il y a donc, de manière générale, chez Jésus certains enseignements transmis sous forme d’images, d’analogies et d’histoires, qui ont besoin d’être décodés.
Mais la littérature apocalyptique traite principalement des temps de la fin, raison pour laquelle nous allons maintenant nous concentrer sur certains textes des Evangiles traitant de cet aspect et considérer si oui ou non ils s’apparentent au style apocalyptique décrit plus haut. Nous allons le faire en les comparant avec des textes tirés de la littérature apocalyptique intertestamentaire.
Quelques paroles de Jésus sur les temps de la fin
Commençons par nous pencher sur la similitude entre Marc 13.8-9 et 4 Esdras 9.3 et 13.29 :
Marc 13.8-9 : Une nation s'élèvera contre une nation, et un royaume contre un royaume; il y aura des tremblements de terre en divers lieux, il y aura des famines. Ce ne sera que le commencement des douleurs. Prenez garde à vous-mêmes. On vous livrera aux tribunaux, et vous serez battus de verges dans les synagogues; vous comparaîtrez devant des gouverneurs et devant des rois, à cause de moi, pour leur servir de témoignage.
4 Esdras 9.3 : Quand on verra dans le monde des tremblements de terre, les peuples en tumulte, les nations conspirant, les chefs dans l’inconstance et les princes dans le trouble, alors on reconnaîtra que le Très-Haut avait prédit ces choses depuis les jours d’autrefois, dès le commencement.
4 Esdras 13.29 : Les jours viennent où le Très-Haut va délivrer ceux qui sont sur le terre. Un égarement d’esprit viendra sur eux ; ils songeront à se faire la guerre, cité contre cité, pays contre pays, nation contre nation, royaume contre royaume.
On voit dans ces textes des similarités en ce qui concerne l’annonce de signes précédant la venue du Messie : guerres, tremblements de terre. Certaines expressions sont étonnamment similaires (nation contre nation, royaume contre royaume). D’autres signes similaires à ceux énoncés par Jésus sont cités dans d’autres passages comme l’Apocalypse d’Abraham 30.3-5 et 2 Baruch 27. Comme dans la littérature apocalyptique, Jésus affirme la dégradation du monde dans les temps de la fin, avec des guerres et des catastrophes naturelles. Le peuple de Dieu sera persécuté à cause de lui. Cependant, plutôt que de se défendre et de se battre pour un territoire, pour retrouver sa gloire passée, Jésus focalise son peuple dans d’autres directions : sur eux-mêmes (« Prenez garde à vous-mêmes ») et sur le témoignage qu’ils pourront apporter jusque devant les grands de ce monde. Ce faisant, Jésus parle des rois, au pluriel, annonçant déjà un royaume qui n’est pas limité à Israël, mais qui va s’étendre dans plusieurs royaumes terrestres. Jésus parle aussi d’un processus : « Ce ne sera que le commencement », montrant par là que ces événements ne doivent pas focaliser notre attention, ni nous fasciner. Dieu va faire plus que cela.
Voyons maintenant les expressions similaires dans des passages comme Marc 13.12 et 1 Hénoch 100.1-2 :
Marc 13:12 : Le frère livrera son frère à la mort, et le père son enfant; les enfants se soulèveront contre leurs parents, et les feront mourir.
1 Hénoch 100.1-2 : En ce temps-là, en un même lieu, les pères et les fils s’affronteront et les frères entre eux, et il en succombera tant qu’il coulera un fleuve formé de leur sang. Un homme honnête n’hésitera pas à porter la main sur son fils, sur son bien-aimé, pour le tuer, ni le pécheur sur l’homme honorable ou sur son frère. De l’aurore au coucher du soleil, ils s’entretueront.
On retrouve là aussi le même type de langage. On voit ainsi que Jésus utilisait des expressions et/ou des idées déjà présentes dans sa culture et son époque. On le voit aussi en comparant 1 Hénoch 38.2 et Marc 14.21 avec l’expression : « Mieux vaudra pour eux ne pas être né « (1 Hénoch) et « Mieux vaudrait pour cet homme qu’il ne fût pas né » (Marc). 1 Hénoch fait référence aux personnes ayant renié le Seigneur des Esprits alors que Marc fait référence à Judas, mais le langage est similaire. Jésus utilise donc bel et bien des expressions familières aux milieux apocalyptiques.
Voyons maintenant concernant le retour de Jésus Matthieu 24.30-31 et Apocalypse d’Abraham 31.1, puis Apocalypse d’Elie 3.1-4, Marc 13.6 et 13.26 :
Matthieu 24:30-31 : Alors le signe du Fils de l'homme paraîtra dans le ciel, toutes les tribus de la terre se lamenteront, et elles verront le Fils de l'homme venant sur les nuées du ciel avec puissance et une grande gloire. Il enverra ses anges avec la trompette retentissante, et ils rassembleront ses élus des quatre vents, depuis une extrémité des cieux jusqu'à l'autre.
Apocalypse d’Abraham 31.1-3 : Alors du haut des airs, je sonnerai de la trompette et j’enverrai mon Elu qui aura en lui une mesure de toute ma puissance. Celui-là appellera mon peuple offensé par les païens.
Apocalypse d’Elie 3.1-4 : Dans la quatrième année de ce roi se manifestera le Fils de l’Iniquité en disant : « Je suis l’Oint », bien qu’il ne le soit pas. Ne croyez pas en lui ! Quand l’Oint viendra, il viendra comme une volée de colombes ; la couronne de colombes l’entourera. Il marchera sur les nuées du ciel et le signe de la croix le précédera. Le monde entier le verra … De cette manière il viendra, entouré de tous ses anges.
Marc 13:6 : Car plusieurs viendront sous mon nom, disant; C'est moi. Et ils séduiront beaucoup de gens.
Marc 13:26 : Alors on verra le Fils de l'homme venant sur les nuées avec une grande puissance et avec gloire.
On retrouve des similitudes entre ce que Jésus annonce concernant son retour et ce qui était déjà décrit dans les textes apocalyptiques : tous les verront, il viendra sur les nuées, au son de la trompette, accompagné de ses anges qui rassembleront son peuple. Plusieurs tenteront de se faire passer pour le Messie (en particulier une personne, le Fils de l’Iniquité, selon l’Apocalypse d’Elie, qui pourrait faire référence à l’Antéchrist).
Nous pouvons aussi citer Marc 13.10 et 4 Esdras 13.31.35 :
Mar 13:10 : Il faut premièrement que la bonne nouvelle soit prêchée à toutes les nations.
4 Esdras 13.31-35 : Et lorsque ces événements arriveront, lorsque se produiront les signes que je t’ai montrés auparavant, alors sera révélé mon Fils que tu as vu (comme un homme (montant de la mer). Quand toutes les nations auront entendu sa voix, chacune abandonnera sa région et (cessera) la guerre qu’elles menaient entre elles, et une multitude innombrable se rassemblera qui voudra venir le combattre, comme tu as vu. Mais lui-même se tiendra sur la montagne de Sion.
« Quand toutes les nations auront entendu sa voix » est en accord avec le texte de Marc, la suite du passage de 4 Esdras faisant écho à certains passages de l’Apocalypse où les nations se rassemblent pour Armageddon. Jacques Dupond souligne la portée missionnaire de l’Evangile de Marc, tout en montrant que pour Marc, la persécution n’est pas seulement l’épreuve qui permettra de tester leur fidélité et la constance de leur espérance, mais aussi, positivement, l’occasion qui leur est donnée de contribuer à la diffusion universelle du message évangélique.[1] De leur côté, les écrits intertestamentaires focalisent sur le jugement destiné aux nations et le rétablissement d’Israël.
Nous pouvons aussi mettre en contraste la béatitude de Matthieu 5.5 et 1 Hénoch 45.2 :
Matthieu 5:5 : Heureux les débonnaires, car ils hériteront la terre!
1 Hénoch 45.2 : Ils ne monteront pas au ciel, ils n’obtiendront pas la terre. Tel sera le lot des pécheurs qui ont renié le nom du Seigneur.
Jésus, dans ses béatitudes, a une approche positive : la terre est promise à une certaine catégorie de personnes. Hénoch, de son côté, a une approche négative : on parle surtout de ceux qui ne l’obtiendront pas. Il semble que pour les auteurs d’apocalypses, la plus grande consolation est dans le fait que les pêcheurs seront punis plus que dans les promesses pour le peuple lui-même.
Finalement deux textes parlant de la résurrection des morts :
2 Baruch 30.1 : Après cela, quand sera accompli le temps de la venue du Messie et qu’il retournera avec gloire, tous ceux qui se sont endormis dans son espérance ressusciteront.
Jean 6:40 : La volonté de mon Père, c'est que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle; et je le ressusciterai au dernier jour.
La résurrection des morts faisait partie de l’espérance du peuple juif, comme l’indique la réponse de Marthe à Jésus en Jean 11.24. Mais Jésus va plus loin, il précise ce que la résurrection implique et le moyen d’y parvenir. Il indique surtout que la résurrection corporelle finale sera une étape de la vie éternelle, qui s’obtient par la foi en lui, et qui commence dès maintenant. De plus, Jésus, par sa propre résurrection, établira l’espérance chrétienne en traçant le chemin et en inaugurant la nouvelle création dont fera partie la résurrection.
Conclusion
La comparaison des textes ci-dessus nous montre que Jésus s’est bel et bien inscrit dans un courant apocalyptique. Il reprend des expressions, des images, des façons d’exprimer les choses, parfois au mot près. La dimension de l’imminence d’une intervention décisive est présente (« Le royaume des Cieux est proche », « Cette génération ne passera point que tout cela n’arrive »), l’affrontement intense entre forces du mal et du bien, le triomphe ultime de Dieu, la dimension cosmique sont aussi bien représentées. Par contre, Jésus ne s’aventure pas dans d’autres caractéristiques apocalyptiques : pas de symbolique des chiffres, de visions complexes.
Cependant, je pense que l’enseignement de Jésus peut être considéré comme apocalyptique, ceci avec une nuance qui le différencie de la littérature apocalyptique juive. En effet, les paroles de Jésus sont teintées d’espérance non seulement pour Israël, mais pour l’ensemble des nations. Jésus ne vient pas simplement punir les nations et rétablir son peuple ; il vient chercher un peuple plus large qu’Israël et il n’est pas aussi négatif sur le siècle présent. Il y aura une intervention de Dieu à la fin de l’histoire, mais pour son peuple, cette intervention divine a déjà commencé. En Jésus, le Royaume a été inauguré et, bien avant qu’il ne se manifeste de manière visible par toutes sortes de signes, il commence de manière invisible dans les cœurs de ceux qui l’acceptent. Ainsi, le siècle actuel retrouve un sens et une valeur. Dieu est déjà à l’œuvre. La nouvelle création a commencé. Elle n’est pas encore pleinement manifestée, mais elle produit déjà ses effets.
Jésus ne nous dirige ainsi pas tant sur les signes et les événements que sur l’attitude à avoir en tant que peuple de Dieu. « Ne soyez pas troublé, il faut que ces choses arrivent » (Marc 13.7). Et tout l’enseignement de Jésus, au-delà des temps de la fin, nous « dévoile » plus précisément qui est Dieu. « Celui qui m’a vu a vu le Père » (Jean 14.9). Ce royaume qui commence avec la venue de Jésus, c’est ce que Jean appelle la vie éternelle dans son Evangile. « Or, la vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ ». Jésus, « apocalypseur » (révélateur, « dévoileur ») de Dieu, nous focalise sur l’essentiel : connaître Dieu, nous attacher à lui, et vivre avec vigilance comme il nous le demande.
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